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L’avènement du domino

L’avènement du domino 1

C’était un jeu, jadis réservé aux vieillards en bout de piste, qui en avaient fini avec leurs corvées dans les entreprises des puissants. Purgés de leur énergie, le domino devenait pour eux, un passe-temps pour tromper le temps, en attendant cette plongée interminable vers l’éternité. C’était aussi un loisir réservé à ceux-là qui étaient incapables de se trouver du travail. Pire, qui n’avaient aucune profession et qui faisaient du jeu de hasard leur gagne-pain.

J’habite un quartier populaire de Pétion-ville, embourbé dans une perception de ville de riche. Là, les jeunes se perdent, leur vigueur se meurt, l’avenir s’éteint. Les tables de domino se multiplient. Après le pain et le café du petit marchand, l’akasan, si les moyens sont là ou le pâté aux œufs, pour un déjeuner bon marché, le domino claque du matin au soir. Les bouteilles de bière et le verre de clairin, pour les moins lotis, qui rebondissent sur les lèvres écumantes, rappellent la triste réalité : « la précarité ». Ici l’on vit comme on peut.

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Il n’est donc pas superflu de voir le repas du midi se résumer à un bol de riz au pois, et un morceau de poulet, toujours qui se partage entre joueurs et spectateurs de ce jeu cache-misère, aux vertus aphrodisiaques. C’est mieux que la marijuana. Si certains en fument, au jeu, ils sont propres. L’alcool est un bon repli.

La moindre gourde est la bienvenue, quelle que soit son origine. Ici, le bandit qui paie la bière est un boss. Il est respecté. Il gère !

L’état est mort dans ce lieu où la survie est un exploit. L’eau, l’électricité, les services de base, tout vient à manquer. Si la police ne venait pas certaines fois pour emmener certains jeunes, on oublierait presque l’existence des autorités. Oh ! J’avais oublié les grosses carrosseries estampillées du label service de l’État qui viennent, les soirs, pour « une virée avec les jeunes filles » qui ont eu cette malchance d’être nées belles. Certains paient aussi la bière, ce sont des bosses.

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Mais ces incursions sont loin de perturber les claquements du domino… comme au football, les joueurs fatigués sont sortis, pour d’autres, plus frais, dans la force de l’âge, venus avec cette seule motivation de se distraire. Oui, se distraire ! Le cinéma est mort. Les terrains de jeu ont vu pousser presque incessamment des arbres en béton. Ici on réfléchit peu. C’est un trop grand luxe.

Heureux sommes-nous avec notre domino ! Cela nous garde loin de la violence. Même si toutes les journées se ressemblent, nous ne sommes pas perdus pour autant sauf que nous ne savons pas encore comment changer ce funeste destin.

Cette histoire n’est pas une singularité, elle est plutôt une généralité. Le domino remplace le travail, le loisir, l’école… pour une jeunesse réduite à sa plus simple expression. Dans l’attente d’utopique changement, le jeu, le domino règne et continuera à distraire pour consacrer la mort de l’avenir.

LionelELionelEdouardPhotographiesociale LEPS le MAGnifik

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