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La traite négrière, une histoire toujours à vif

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Tous les 23 août, la communauté internationale commémore la journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition. Une date qui honore l’insurrection de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti) en 1791, la première révolte victorieuse d’esclave qui a joué un rôle historique dans l’abolition de la traite négrière. Plus de 200 ans après ce jour, le débat est pourtant toujours d’actualité.

Cette année, le Parlement européen a reconnu l’esclavage et la traite d’esclave comme « crime contre l’humanité », un mouvement dénonçant les symboles du passé esclavagiste et déboulonnant des statues de personnalités s’est mobilisé, une Fondation pour la mémoire de l’esclavage a vu le jour en France… En 2020, plus de 170 ans après son abolition en 1848 par un décret de Victor Schœlcher, alors sous-secrétaire d’État à la Marine et aux colonies, cette partie de l’histoire est toujours d’actualité.

Dans le sillage du mouvement Black Lives Matter(« Les vies noires comptent »), un mouvement mondial a pris corps pour dénoncer statues et noms de rues à l’effigie d’hommes et de femmes ayant eu un rôle dans le passé esclavagiste de nombreux pays. Fin juillet encore, deux statues – celles de Joséphine de Beauharnais et de Pierre Belain d’Esnambuc – ont été déboulonnées par des activistes anticolonialistes. France, Belgique, États-Unis, Royaume-Uni… la plupart des pays avec un passé esclavagiste ont connu cette mobilisation.

Petit à petit le monde politique et culturel a été saisi par ce mouvement, symbole d’un passé qui pendant des années a été très peu raconté, voire même invisibilisé. Mais aujourd’hui, « les choses bougent, admet l’historien Marcel Dorigny, lentement, mais elle bouge et c’est un sujet dont on parle. »

« On a glorifié l’empire, la puissance française, maintenant on n’ose plus le faire »

Pendant près de quatre siècles, la traite négrière a été légitimée intellectuellement par la construction d’une idéologie raciste, anti-noire, et juridiquement par « le code noir » de 1685, dont Colbert fut le « père spirituel ». Le commerce triangulaire entre les trois continents fut le plus grand mouvement organisé de déportation de l’Histoire. Des millions d’Africains ont été arrachés à leurs foyers pour être déportés et vendus comme domestiques ou pour travailler dans les plantations (de 11 à 16 millions de personnes selon les sources).

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Après cette douloureuse période, le discours historique tenu, en France notamment, a été de faire la gloire de la colonisation. Un discours qui ne tient plus aujourd’hui. « On a glorifié l’empire, la puissance française, maintenant on n’ose plus le faire, mais n’empêche que c’est encore dans les mémoires », rajoute l’historien. Il explique qu’en Europe, le Portugal, pourtant le premier pays négrier, ne laisse paraître aucune trace de son passé esclavagiste. À l’inverse, en Angleterre, la mémoire du passé a été mise en avant très tôt avec des symboles et un musée national, le seul d’Europe consacré uniquement à l’esclavage.

En France par exemple, il a fallu attendre 2001 et la loi Taubira, qui a devancé le Parlement européen en qualifiant l’esclavage comme « crime contre l’humanité », pour que l’enseignement de cette partie de l’histoire soit inscrit dans les programmes scolaires de manière permanente. « Pendant des années, on apprenait à l’école l’abolition de l’esclavage, mais on n’apprenait pas l’esclavage. On parlait de l’abolition à des enfants qui ne savait pas tout ce qui c’était passé », explique l’ancien membre du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage. Or, cette partie de l’histoire, qui est à l’origine de millions de morts et de déportés, est au cœur de la mémoire d’innombrables pays.

En Afrique, la ville de Ouidah, au Bénin, commémore également son douloureux passé en étant notamment hôte du projet de « La route des esclaves » de l’Unesco. Le Bénin a décidé mi-août de restaurer ses monuments comme le Fort portugais où ont été rassemblés, avant d’être embarqués sur des bateaux, plus d’un million d’esclaves entre les XVIIe et XIXe siècles.

Le pays a aussi décidé d’accueillir le Musée international de la mémoire et de l’esclavage (MIME) qui est actuellement en construction et doit être inauguré fin 2020, ainsi que de créer une réplique historique d’un bateau négrier dans sa marina. Un lieu symbolique, car c’est de cette ville qu’est parti avec 110 esclaves dans ses cales le Clotilda, le dernier bateau négrier en 1860.

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Mettre en lumière les combattants de l’abolition

Les évènements de 2020 s’inscrivent dans la lignée d’une longue et lente prise de conscience de ce passé qui a relégué des millions d’êtres humains au rang de marchandise. Elle s’illustre en France dans les historiques ports négriers qui ont développé des décisions pour mettre en lumière la mémoire de la traite négrière.

Nantes en tête, les autres ports ont rapidement « emboité le pas », raconte l’historien. La Rochelle a inauguré un musée qui consacre une place importante à la traite négrière. Le Havre s’est aussi « timidement » lancé et Bordeaux « deuxième port négrier français où il n’y avait aucune mémoire » a modifié son paysage urbain. Des plaques explicatives ont été rajoutées dans les rues au nom de négriers notoires. Et en 2005 est inauguré une statue de Toussaint Louverture, un descendant d’esclaves noirs grande figure de Haïti et des mouvements anticolonialiste et abolitionniste.

Dans le reste du pays, le débat se cristallise. « Il y a une partie de l’opinion publique en France, mais aussi aux États-Unis, qui rejettent ce versant de l’histoire (le passé esclavagiste, ndlr) », faute de connaissance sur le sujet, regrette Marcel Dorigny qui plaide pour une salle Jean-Baptiste Belley – le premier député noir – à l’Assemblée nationale.

C’est en tout cas dans cette logique de connaissance que la Fondation pour la mémoire de l’esclavage a été créée. Avec pour but d’« inscrire l’esclavage colonial comme un fait majeur de l’Histoire de France ». Pour plusieurs historiens, l’heure est à l’explication et la pédagogie plutôt qu’à la suppression de certains éléments de l’Histoire. « Il faut expliquer et rajouter des noms de rue, de place, des édifices à la mémoire des combattants pour l’abolition. Quand je pense qu’à Paris il n’y a pas de rue ni de place Toussaint Louverture… », conclut l’historien.

Texte par :Romain Philips

Antenne509/A509
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