Accueil Société Haïti: «Il faut entretenir la mémoire du séisme de 2010»

[Interview] Haïti: «Il faut entretenir la mémoire du séisme de 2010»

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Le 12 janvier 2010, un tremblement de terre de magnitude 7 sur l’échelle de Richter frappe Haïti. Le bilan est terrible : plus de 200 000 morts, 300 000 blessés et 1,5 million de sans-abri. Dix ans après, la menace sismique pèse toujours sur l’île. Mais le danger est mieux connu.

Après la catastrophe de 2010, un réseau de surveillance sismique nationale a été créé. Il est dirigé par Claude Prépetit, ingénieur, géologue et directeur du bureau des Mines et de l’Énergie. Il répond aux questions de Stefanie Schüler.

RFI : scientifiquement parlant que s’est-il passé le 12 janvier 2010 ?
Claude Prépetit : Le 12 janvier 2010 une faille s’est rompue pas loin de la localité de Léogane et les ondes sismiques sont remontées en surface. Les vibrations ont causé des dégâts considérables parce qu’on n’était pas prêt à faire face à un tel phénomène. Et le bilan était catastrophique.

RFI : Aujourd’hui dix ans plus tard, qu’est-ce qui a changé ?
Claude Prépetit : Dix ans plus tard, nous avons une meilleure connaissance de la sismicité locale. Avant le 12 janvier 2010, on connaissait bien sûr les grandes failles majeures qui parcouraient Haïti, notamment la grande faille qui traverse la presqu’île du sud. On savait que c’était une faille active. Des mesures prises sur cette faille avaient montré que le déplacement pouvait provoquer à n’importe quel moment un séisme de magnitude 7 sur l’échelle de Richter. Le 12 janvier 2010, il s’est produit un séisme de magnitude 7. Immédiatement on a cru qu’il s’agissait du séisme auquel on s’attendait. Mais après plusieurs études nous nous sommes rendu compte qu’il s’agissait en fait d’une faille méconnue, la faille de Léogane. La grande faille du Sud est donc toujours active et on s’attend à ce qu’on ait le grand séisme sur cette faille de la presqu’île du Sud. D’autre part, il y a la faille septentrionale qui traverse le nord d’Haïti. Et d’après les études on s’attend à ce qu’il y ait sur cette faille un séisme de plus grande ampleur. Jusqu’à mille fois plus fort que le tremblement de terre de 2010.

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Pendant ces derniers dix ans, nous nous sommes dotés d’un réseau de surveillance sismique. Puisque le séisme du 12 janvier 2010 s’est produit sur une faille inconnue on s’est dit qu’il en existait peut-être plusieurs autres en Haïti. Donc nous avons mené de nombreuses études sismologiques et nous avons pu mettre en évidence pas mal de failles qui étaient inconnues. Ces failles possèdent un potentiel sismique assez dangereux. Aussi dangereux que les failles majeures qui ont été identifiées.

RFI : Pendant l’année 2019, la terre a d’ailleurs beaucoup bougé sous les pieds des Haïtiens. La menace sismique est donc vraiment palpable ?
Claude Prépetit : Le réseau de surveillance sismique qui a été mis sur pied pendant ces dix ans nous a permis de constater que la sismicité locale est très forte. Pour l’année 2019, nous avons enregistré 301 tremblements de terre de magnitude comprise entre 1 et 4,8 sur l’échelle de Richter.

RFI : Ces nouvelles connaissances se traduisent-elles en actions concrètes de la part des autorités ou de la population ?
Claude Prépetit : Ce travail nous a permis d’élaborer un code de construction dont on ne disposait pas avant le 12 janvier 2010. Depuis 2012, nous possédons un code national mais qui était encore basé sur très peu d’informations. Aujourd’hui il faut absolument réviser et actualiser ce code. La meilleur façon de faire face à un tremblement de terre c’est de contrôler le bâti et d’éduquer la population. S’il est vrai que le code et les règlements existent aujourd’hui, la mise en application de ce code est une toute autre histoire.

Nous vivons dans un État faible où la population est très pauvre. Demander à cette population de se lancer dans des constructions parasismiques va augmenter le coût de la construction. C’est demander un effort impossible à « monsieur lambda ». Et les mairies, les collectivités territoriales qui délivrent les permis de construire ne disposent pas des ressources humaines nécessaires et ne sont pas suffisamment soutenues. Il revient aujourd’hui au gouvernement de mener des études de sol et de construire des logements sociaux parasismiques pour permettre à la population de vivre dans un cadre décent et sécuritaire.

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RFI: Que se passerait-il si aujourd’hui un nouveau séisme comme celui de 2010 frappait Haïti ?
Claude Prépetit : Beaucoup de maisons ont été construites au cours de ces dix ans par des personnes qui peuvent se payer le luxe d’avoir un ingénieur parasismique. Ce sont de très bonnes constructions. Mais la grande majorité de la population ne peut pas se payer le luxe de construire des bâtiments parasismiques. Puisque nous sommes douze millions d’habitants dans ce pays, la grande majorité des bâtiments construits au cours de ces dix dernières années, ce sont des bâtiments qui peuvent s’effondrer, et qui ne respectent pas les normes parasismiques. Donc, probablement, les dégâts seraient encore considérables.

Pour avancer, nous disposons pourtant des prérequis nécessaires : les études techniques sont là. Nous avons pas mal d’informations sur la menace sismique. Il reste maintenant à mettre de l’ordre dans l’aménagement du territoire, à mettre de l’ordre dans la construction. Tout ça a un coût. J’espère que dans les années à venir on aura suffisamment de moyens pour mettre en application les recommandations. Parce qu’au cours des cinq premières années après le 12 janvier, on a profité du momentum. Beaucoup d’études ont été réalisées. Et il y a eu des financements pour le faire. Mais au cours de ces cinq dernières années, les financements ont commencé à diminuer.

On commence à perdre de l’intérêt par rapport à ce qui s’est passé le 12 janvier. Le souvenir du 12 janvier commence à s’effacer de l’inconscient collectif. Il est donc primordial d’entretenir la mémoire de cet événement pour dire aux jeunes qui n’ont pas vécu le séisme de 2010 : attention, il y a eu un tremblement de terre dévastateur. Il n’est pas question de sortir de l’inconscient collectif ce bilan catastrophique le 12 janvier 2010. Il faut continuer à faire des efforts et travailler pour que nous puissions vivre dans un pays sécuritaire.

Source: RFI

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